Depuis des millénaires, des femmes et des hommes juifs, chrétiens, musulmans quittent leur maison, leurs habitudes, leur confort, non pas pour fuir le monde, mais pour aller à la rencontre de Dieu.

Contrairement à certains discours qui souhaitent diviser la nation française, il existe davantage de ponts que de murs entre les différentes traditions religieuses, et nous allons ici parler de l’un de ces ponts méconnus : la pérégrination.

1. La pérégrination dans la Bible et la tradition chrétienne

Dans la tradition chrétienne, la pérégrination n’est pas un simple voyage religieux. Elle est l’un des symboles les plus anciens et les plus puissants de la relation entre l’homme et Dieu.

En effet, dès les premières pages de la Bible, dans le livre de la Genèse, la foi commence par un départ lorsque Dieu ordonne au Prophète Abraham : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. » (Genèse 12 ; 1).

L’homme qui est concerné par cet ordre n’est pas un homme ordinaire, c’est l’un des plus grands prophètes et messagers reconnus par les trois religions monothéistes. Il est donc le symbole même des liens et des ponts qui existent entre ces trois grandes religions que constituent le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam, puisqu’il en représente l’un des pères fondateurs.

Ainsi, le Prophète Abraham reçoit un ordre divin clair, mais il n’a aucune information, aucune indication sur la destination précise qu’il lui faudra suivre et c’est justement l’exacte définition d’une pérégrination spirituelle.

Dieu lui ordonne donc : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père », autrement dit quitte tout ce qui t’attache à ce bas monde, quitte tout ce qui occupe ton cœur en dehors de l’amour de ton Seigneur, libère-toi de toutes les attaches qui emprisonnent ton esprit et l’empêchent de s’élever vers Dieu.

« Et va vers le pays que je te montrerai » : Dieu ne nomme pas immédiatement le lieu et ne donne pas la destination précise, et c’est là quelque chose de fondamental spirituellement, parce qu’il faut bien comprendre que le chemin n’est pas quelque chose de géographique, mais c’est d’abord un chemin spirituel, un chemin de confiance et d’abandon de soi qui permettra de trouver la présence divine.

Dans la tradition biblique, croire, c’est déjà marcher. C’est accepter de quitter ce qui rassure pour s’abandonner à la conduite et à la volonté divine.

Abraham devient ainsi le modèle du pérégrin : un homme qui a fermé ses yeux physiques limités par la création, pour ouvrir les yeux de son cœur et ainsi voir la grandeur divine au-delà des formes et des images.

Cette dimension de la pérégrination n’est pas limitée au prophète Abraham mais on la retrouve pleinement dans toute la Bible, notamment lorsqu’on regarde l’histoire des enfants d’Israël.

Après leur sortie d’Égypte, le Prophète Moise traversa le désert pendant quarante années. Quarante années d’errance, de fatigue, de doute mais surtout quarante ans de transformation intérieure et de purification spirituelle menant les cheminants au paradis de la présence divine.

La Bible explique clairement le sens spirituel de cette marche : « Le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir ce chemin dans le désert afin de t’humilier, de t’éprouver et de savoir ce qu’il y avait dans ton cœur. » (Deutéronome 8 ; 2).

Encore une fois, le désert n’est pas seulement un lieu géographique. Il symbolise d’abord l’annihilation de l’ego dans la lumière de l’Essence divine. Après s’être libérés de l’esclavage du corps, les enfants d’Israël devaient réaliser l’abandon de tout ce qui emprisonne leurs esprits dans les limites du monde physique : leurs idoles intérieures, l’amour de ce bas monde, l’amour de leur ego. Il leur fallait abandonner tout cela dans le désert des réalités essentielles s’ils voulaient goûter à la véritable liberté, celle de l’ascension dans les degrés de l’Être.

Plus tard, dans la tradition juive puis chrétienne, le pèlerinage vers Jérusalem devint une pratique majeure. Trois fois par an, les croyants montaient vers la Ville sainte pour les grandes fêtes en chantant les « Psaumes des montées », parce que marcher vers Jérusalem, c’est déjà orienter son cœur vers Dieu.

Dans le Nouveau Testament, Jésus lui-même s’inscrit dans cette tradition, puisqu’il transforme la marche en véritable chemin spirituel. En effet, toute sa vie est une itinérance : il marche de village en village, enseigne en chemin, appelle ses disciples sur les routes. Et surtout, son dernier voyage vers Jérusalem devient le cœur même de la foi chrétienne : le chemin de la Croix.

Dans l’Évangile selon Luc, Jésus déclare : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive. » (Luc 9 ; 23).

Jésus l’exprime clairement : trouver la présence divine est conditionné par le renoncement à soit-même, le renoncement à cet égo qui empêche de s’élever ver l’Unique.

Très tôt, les chrétiens comprennent alors que toute la vie est une pérégrination. Dans l’Épître aux Hébreux, il est écrit : « Ils ont reconnu qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre. » (Hébreux 11 ; 13).

Et plus loin : « Nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l’avenir. » (Hébreux 13 ; 14).

Au Moyen Âge, cette vision donne naissance aux grands pèlerinages chrétiens vers Jérusalem, Rome ou Saint-Jacques-de-Compostelle. Considérant que Dieu est avec ses saints, ces marches sont alors vécues comme des actes de pénitence, de conversion, et de transformation intérieure au cours desquelles le pèlerin accepte la fatigue, la pauvreté, et parfois le danger, car cela devient un moyen d’imiter le Christ humble et souffrant.

Ainsi, dans le christianisme, la pérégrination est bien plus qu’un déplacement. Elle est un acte de foi, une école d’humilité, une purification intérieure, et un rappel que l’homme est constamment en chemin vers Dieu.

2. La pérégrination dans l’islam : quitter le monde pour rencontrer la Présence

Cette vision du croyant comme voyageur se retrouve profondément dans la spiritualité islamique, incarnée par le soufisme, parce que l’on considère le monde qui nous entoure comme une manifestation de la volonté divine primordiale et un tabernacle sur lequel se manifestent les noms divins. Parcourir la terre revient à rechercher Dieu dans ce qui représente l’expression de sa volonté.

Dans le Coran, il s’agit même d’un ordre divin, lorsqu’il nous dit : « Parcourez la terre et regardez comment Il a commencé la création. » (Coran 29 ; 20).

Et encore : « Ne parcourent-ils pas la terre afin que leurs cœurs comprennent ? » (Coran 22 ; 46).

Le cheminant va quitter de son confort, quitter ses proches et surtout quitter les causes secondaires afin de réaliser que la seule cause est divine. Il va quitter ce à quoi son cœur est attaché pour le libérer, le nettoyer et rompre les chaînes qui maintenaient son esprit dedans les limites physiques de ce bas monde. Le déplacement permet alors aux cœurs de comprendre, parce que le déplacement n’est pas que physique. Il est aussi et avant tout spirituel puisque le cœur va pouvoir s’ouvrir à la Lumière de son seigneur et ainsi percevoir ce que les yeux ne peuvent saisir.

Dieu dit dans le Coran : « À Allah appartiennent l’Orient et l’Occident. Où que vous vous tourniez, là est la Face d’Allah. » (Coran 2 ; 115).

Et encore : « Nous sommes plus proches de lui que sa veine jugulaire. » (Coran  50 ; 16).

Ce qui empêche le cheminant de percevoir la présence et la proximité divine, c’est l’ego qui vient recouvrir son cœur afin de le détourner de la quête de son Seigneur. C’est les attaches du cœur à ce bas monde qui viennent l’empêcher de plonger dans les réalités essentielles.

C’est pourquoi le Shaykh Mohamed Faouzi al Karkari recommande la marche silencieuse, car se taire c’est faire taire l’ego. C’est le forcer à s’effacer et effacer tout ce qui le fait persister afin qu’il ne puisse subsister rien d’autre que la grandeur divine.

3. Les ponts spirituels entre christianisme et islam

À travers ces textes, on s’aperçoit qu’il y a un pont, un lien, une intuition commune entre christianisme et Islam à travers cet exercice spirituel qu’est la pérégrination.

Dans la Bible comme dans le Coran, le croyant est un voyageur dont la route ne prend fin qu’à sa mort. On quitte sa terre pour obéir à l’appel divin. On traverse le monde pour purifier son cœur. On lit dans la création les signes de Dieu.

Dans les Psaumes, il est écrit : « Heureux les hommes dont la force est en toi, qui ont dans leur cœur des chemins tout tracés. » (Psaume 84 ; 6).

Et dans le Coran : « En vérité, dans la création des cieux et de la terre et dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a des signes pour ceux qui raisonnent. » (Coran 3 ; 190).

Aujourd’hui, alors que certains discours opposent les religions, cherchent à diviser les citoyens, l’histoire spirituelle raconte autre chose. Elle raconte des hommes qui marchent, des femmes qui quittent leur confort, des cœurs désespérément en quête de Dieu, mais on ne trouve pas Dieu dans la haine de l’autre et le repli communautaire, mais dans l’amour d’une création représentant la volonté pré-éternelle du divin.


Mohamed O.