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La réalité du zéro

Allâh ﷻ dit : « Est-il parvenu à l’Homme un laps (hîn) de temps (al-dahr) durant lequel il n’était même pas une chose mentionnable ? » [s76.v1]

Ce laps de temps, en dehors du temps tel que le perçoit le commun des mortels, est une expérience mystique au cours de laquelle le cheminant Karkariy réalise de manière concrète et véritable qu’il n’est pas, qu’il n’a jamais été, et qu’il ne sera jamais ne serait-ce qu’ « une chose mentionnable ».

Ce « laps » de temps (hîn) est connu du disciple Karkariy lorsqu’il réalise la khalwa, une retraite spirituelle de trois jours consécutifs et au cours de laquelle le cheminant se consacre exclusivement à la mention du Nom « Allâh ». Ces trois jours de retraite sont vécus par chacun de manière différente, pour certains elle comporte un certain nombre de difficultés qu’il s’agira de surmonter, pour d’autres ce n’est qu’une succession de flux de Beauté divine (voir les différents témoignages vidéo). Cependant il est une chose que tous les disciples ont en commun au sortir de cette retraite spirituelle, et il s’agit là du But pour lequel elle s’accomplit : atteindre ce laps de temps durant lequel l’individu réalise qu’il n’est même pas une chose mentionnable.

Ce laps de temps, selon nos perceptions physiques, dure quelques heures, quelques minutes, quelques secondes, ou même quelques fractions de secondes… Car dans la langue arabe, le mot hîn, traduit ici par « laps », peut aussi bien désigner un temps très long que très court. Ce qu’il faut en comprendre donc, c’est qu’il n’est absolument pas question de durée telle que la ressent le corps : qu’il dure des heures ou une fraction de seconde est strictement égal, car la finalité est de réaliser non pas que la réalité de ce temps soit courte ou longue, mais simplement qu’elle Soit. Cette Réalité Est, absolue, illimitée, aussi bien au passé qu’au présent ou au futur. Et cette Réalité est que nous ne soyons point.

C’est cela que les maîtres soufis désignent par le Fana, l’évanescence de l’être, ou plutôt de l’illusion que la créature a d’être. Il s’agit du But Ultime de la quête mystique, le Point réunissant le commencement et la fin, l’apparition et l’occultation. Et ce n’est de nul autre que de ce laps de temps, aussi insignifiant puisse-t-il paraître chez l’insouciant (ghâfil), que le cheminant puisera durant sa vie spirituelle toute entière, aussi bien ici-bas que dans l’au-delà. Jamais le cheminant ne sortira plus de la Réalité de cet instant, durant lequel il a absolument tout saisi. Et tout ce qu’il sera amené à accomplir par la suite, toutes les connaissances, toutes les compréhensions, tout le développement spirituel qui suivra son accession à la réalisation de ce laps de temps, ne seront que les ramifications et les fruits de celui-ci.

Allâh ﷻ dit : « Ceux qui ont mécru, n’ont-ils pas vu que les cieux et la terre formaient une masse compacte (ratq) ? Ensuite Nous les avons séparés et étendus (fatq), et Nous fîmes de l’Eau toute chose vivante. Ne croiront-ils donc pas ? » [s21.v30]
Pour comprendre le Coran, comme nous l’enseigne notre Shaykh, tu ne dois jamais sortir de ta propre personne. Ainsi : « Ceux qui ont mécru », l’ensemble de tes perceptions du monde physique et illusoire, ta conception erronée du temps qui passe aussi bien que de l’espace par lequel tu te fais le prisonnier de toi-même. Ces perceptions de l’humain sont « ceux qui ont mécru (kafara) », en lui cachant ainsi la Réalité de son Être : « n’ont-ils pas vu » lorsque tu fus retourné à la Réalité du « laps de temps durant lequel tu n’étais même pas une chose mentionnable », « que les cieux » : que les réalités de l’Esprit « et la terre » ainsi que la part de la nafs « formaient une masse compacte » : étaient réunies en une seule et même Entité, Unique, Lumineuse.
« Ensuite,  » : après ce retour à la Réalité de l’Unicité, ou cette réalisation du Tawhîd pur : le Tawhîd al-dhât… Donc, après la phase de contraction (ratq), désignant la Réalité englobante et écrasante de l’Essence divine, [qui n’est autre que la Réalité de ce « laps de temps » vécu dans la Khalwa] « Nous » : les Noms et Attributs divins, relevant du Tawhîd al-farq, entrèrent dans une phase d’expansion et s’épanouirent telle une rose dans le ciel de ton esprit : « lorsque le ciel se fendra et deviendra alors tel une rose écarlate. Lequel donc des bienfaits de votre Seigneur nierez-vous ? » [s55.v37/38]
« et Nous fîmes de l’Eau toute chose vivante » et par l’Eau de Vie, ou par cette Lumière Originelle sans couleur ni odeur ni saveur, les Noms et Attributs divins révélèrent peu à peu ce que l’Essence voulut manifester d’elle-même, en terme de Sciences concrètes, de dévoilements, de visions, de connaissances et de savoirs illimités et infinis.
« Ne croiront-ils donc pas ? » N’auront-ils donc de cesse de se cramponner obstinément à leurs perceptions du monde contingent, fini, illusoire et inexistant… ce monde sans vie, sans Lumière, dépourvu de tout flux subtile des Noms et Attributs divins ? Après avoir pourtant réuni l’univers en une masse compacte (ratq), ne se pencheront-ils donc pas sur les réalités Lumineuses de son expansion (fatq), c’est-à-dire sur les flux Lumineux des Noms et Attributs constituant la Réalité de chaque chose ? Ou dit autrement : de leur réalisation du fana (évanescence) de cet univers tout entier, ne se pencheront-ils donc jamais sur la Haqîqa de son baqa (persistance) ?

C’est donc durant ce « laps de temps » vécu dans ta retraite spirituelle que tu as saisi et cerné absolument toutes les facettes et toutes les expansions de ta dimension spirituelle, aussi bien présente qu’à venir, ici-bas comme dans l’au-delà. Et tout, absolument tout ce que tu vivras après cet instant, ne sera jamais que l’expansion (fatq) de ce qui te fut entièrement compacté et réuni (ratq) dans cet instant durant lequel tu n’étais même pas quelque chose de mentionnable.

Omettant cela, si après ta khalwa et ton accès au Secret du hâ al-Hawiya, tu mésestimes encore l’éminence de ta Réalité spirituelle… si tu considères ne pas encore avoir reçu de véritable ouverture spirituelle (fath), alors considère attentivement la Parole divine : « Si vous recherchez l’ouverture (fath), elle vous est déjà parvenue ! Si vous cessiez, ce serait mieux pour vous. Et si vous revenez, Nous reviendrons » [s8.v19] c’est-à-dire si vous revenez à la Réalité de ce « laps de temps », auquel notre Maître le Messager d’Allâh ﷺ se référait en disant : « J’ai un temps avec Allâh durant lequel je ne saurais garder de considération pour aucun Ange rapproché ni aucun Prophète envoyé ». Ce qui correspond, concrètement dans le monde physique et tangible pour le disciple, au dernier tiers de la nuit durant lequel le cheminant se doit de veiller dans l’évocation du Nom d’Allâh.

Le verset précité est tiré de la sourate al-Anfal, le butin… c’est-à-dire le butin amassé par le disciple durant le jihâd al-Akbar : l’effort qu’il fournit dans la Voie de la purification intérieure. Par ailleurs, ce verset se trouve être le dix-neuvième : 19, au nombre des Lettres de la Basmala, dont le Secret est le Point du bâ (ب) conformément à la parole rapportée de sayidina Ali ibn Abi Tâlib (karramAllâhu wajhah). Et c’est encore au sujet de ce Point que le Vrai ﷻ dit : « Par l’Etoile lorsqu’elle descend » c’est-à-dire qu’Il ﷻ jure par le Point de Lumière, lorsqu’il descend dans le cœur du disciple animé d’un ardent désir de Lui et cheminant vers la réalisation spirituelle.

Le Point central représenté ici n’est autre que l’expression nous renvoyant à la Connaissance de l’Essence divine (ma’rifat ad-dhât), ou ce qu’un verset précédemment cité nous indiquait comme étant le « ratq », traduit en français par l’entité compacte, unifiée, des cieux et de la terre. Quant au « fatq », il désigne à l’inverse le déploiement ou l’expansion de ces cieux et de cette terre en une multitude de formes distinctes les unes des autres, se manifestant par les Noms et Attributs découlant directement de l’Essence divine, et nous le représentons ce fatq sous forme de flèches excentriques et se prolongeant à l’infini, dans toutes les directions :

La réalité du zéro

Nous disions donc que le Point central est l’expression allusive renvoyant à la Connaissance de l’Essence (ma’rifat ad-dhâ), tandis que les flèches renvoient à la Connaissance des Noms et Attributs divins (ma’rifat al-asmâ wa s-sifat).
La connaissance des Noms et Attributs divins englobe l’ensemble des théophanies, des visions, des dévoilements, des sciences, des compréhensions ésotériques, etc.
Le Point est le But de tout cheminant : il s’agit à la fois du Point en lequel tous les infinis s’annulent, et du Point de leur rencontre, de leur réunion et de leur synthèse.
Quant aux cercles, ils désignent l’étendue de ce qui est saisi par l’intellect. La taille de ce cercle varie d’un individu à l’autre, en fonction du degré d’avancement spirituel : plus la connaissance découlant des Noms et Attributs sera importante, plus le cercle correspondant à l’intellect de l’individu sera grand. Cette Science est une Science qui s’obtient par effort personnel (kasb), et plus l’individu fournira d’effort dans la quête de la Science, plus son intellect sera en mesure d’appréhender de choses.

On retrouve une allusion à ces cercles désignant les limites de l’intellect, dans l’écriture du Nom « Allâh » telle qu’on la retrouve chez les gnostiques :

La réalité du zéroEn effet, on constate que le bas du Alif du Nom divin est courbé dans sa partie inférieure, soit ce qui serait sensé tendre vers l’infini, et qu’il est droit dans sa partie supérieure, soit la partie qui tend vers le Point. Nous savons que le Alif résulte du mouvement du Point de l’Essence, et qu’il renvoie donc à la gnose et aux connaissances divines. Ces connaissances sont bien entendu illimitées, par conséquent il ne serait pas convenable d’établir une limite supérieure ou inférieure à ce Alif.
Ceci dit, les Lettres du Nom divin étant de transcendance absolue, leur Réalité ne saurait être simplement inscrite ou représentées par la main humaine… par conséquent, la Lecture du Nom divin n’est jamais qu’une Lecture renvoyant à ce que peut saisir le lecteur de ce Nom, et non pas au Nom Lui-même, dans sa dimension la plus absolue et transcendante. Ainsi donc, le Alif du Nom « Allâh » que lira le lecteur ne sera jamais que le reflet de ce qu’il peut saisir du Alif Originel, et en aucun cas le Alif Originel lui-même.
Si le Alif du Nom divin est donc courbé en sa partie inférieure, c’est justement pour marquer cette limite établie par l’intellect du lecteur dans son embrassement des Réalités du Alif. Autrement dit, la courbure renvoie à la limite du cercle de l’intellect de l’individu, qui marque une limite à sa perception du Alif pour ce qui est de ce qui tend vers l’infini. En représentant ainsi le Alif, c’est comme si les maîtres soufis nous disaient : inutile de fuir vers l’acquisition de cet Infini que tu trouveras toujours enchaîné par ton intellect, et que tu n’atteindras jamais… dirige toi plutôt du côté du Point, qui n’a ni barrière ni limite. Cesse d’entreprendre l’élargissement du cercle de ton intellect dans le but de comprendre plus, car ce « plus » sera quoi qu’il advienne fatalement et irrémédiablement limité. Recherche plutôt du côté opposé, recherche du côté de ce qui tend vers le Point et dont l’accès n’est entravé par aucune limite. Travaille à la résorption totale de cet intellect qui te tient prisonnier de tes propres limites, car il n’y a que de cette manière que tu seras en mesure d’embrasser l’Infini.

Ainsi, contrairement à ce qu’on pourrait penser, à tort : le cheminant le plus avancé spirituellement parlant ne sera pas celui dont le cercle intellectuel sera le plus vaste. Ou autrement dit, le mystique au degré spirituel le plus élevé n’est pas celui qui saisira le plus de Sciences ésotérique, celui qui aura le plus de dévoilements, le plus de visions, le plus d’inspirations, et d’une manière générale le plus de Connaissance issue des Noms et Attributs divins. Au contraire, l’aspirant dont le degré d’avancement sera le plus élevé sera celui dont le cercle tendra le plus vers le Point… soit celui qui sera dépouillé de toute part de ce qui constitue les droites des Noms et Attributs : celui qui ne tendra pas vers l’acquisition de ce qui finalement relève de la Seigneurie, quelle que soit sa proportion… mais qui au contraire se conformera le plus parfaitement à l’état de servitude. Ainsi, si le Seigneur est parfaitement Omniscient, le véritable serviteur sera quant à lui celui qui aura réalisé le zéro, et qui de ce fait aura atteint l’état de ne savoir absolument rien, et il s’agit là du véritable sens de Oummiy.

Les premiers scientifiques à représenter le zéro dans l’Histoire seront les indiens, au Ve siècle. Le mot indien correspondant à zéro est sunya, qui signifie « vide » « espace » ou « vacant », et qu’ils représentèrent par un cercle, s’inspirant en cela de la voûte céleste. Puis les mathématiciens arabes reprirent le concept de ce zéro, qu’ils nommèrent sifr (venant de safira : être dépourvu, vide de) et qu’ils représentèrent sous la forme d’un point. Par la suite, au XIIe siècle, le mathématicien indien Bhaskara découvrira que le zéro et l’infini sont intrinsèquement liés, du fait que la division d’un chiffre par zéro renvoie à … l’infini. Ceci finira par s’imposer en occident, au travers des travaux de scientifiques à l’instar de ceux de Newton, Leibniz ou Oresme… et viendra remplacer la conception de la Grèce Antique selon laquelle le zéro, tout comme l’infini, n’existeraient pas.

Scientifiquement parlant donc, la relation intrinsèque liant le zéro à l’infini est indéniable, et il est intéressant de noter que c’est sensiblement la même relation qui liera le serviteur (zéro) à son Seigneur (infini)… et que depuis un nombre donné, le moyen le plus rapide de parvenir à l’infini, ce n’est pas de tendre directement vers l’infini… mais plutôt de retourner au zéro, dans lequel se rencontrent l’ensemble de tous les plans (Attributs) et de toutes les droites (Noms).
Ou autrement dit, concrètement pour le cheminant, le moyen de parvenir à la dimension infinie de la Seigneurie sera non pas de courir et d’amasser un maximum de valeurs, aussi bien positives que négatives, et d’élargir ainsi le cercle de son intellect, en s’imaginant que le plus savant est celui qui a emmagasiné le plus de connaissances… mais au contraire, il s’agira de retourner au zéro, car il n’y a qu’au Point de rencontre de tous les opposés que l’on parvient à véritablement saisir la dimension de l’Infini.

En ce sens, Allâh ﷻ révéla une sourate entière et connue de tous : la sourate at-Takâthur :
« Votre avidité d’amasser (at-takâthur) vous distrait » Ô cheminants en Allâh, votre avidité d’amasser de tout ce qui découle des Noms et Attributs divins, en terme de Sciences ésotériques, de dévoilements, de visions etc. (c’est-à-dire la part que le confinement de vos intellects saisit de l’Infini) vous distrait du But et de la Qibla véritable « jusqu’à ce que vous visitiez les tombes. » jusqu’à ce que vous retourniez au But : le Point Essentiel. Cependant ce retour n’est que momentané : le terme employé dans ce verset est précisément celui de la « visite », une visite des tombes que sont vos réalités intérieures, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un retour opéré dans ce bas-monde au travers d’une mort volontaire et réversible, au travers du dhikr… et non pas du retour définitif succédant à la mort naturelle et irréversible.
« Mais non ! Vous saurez bientôt ! Non, vous saurez bientôt ! Si seulement vous déteniez la Science de la certitude (‘ilm al-yaqîn) ! »
Si seulement vous aviez ne serait-ce qu’une idée, vague, non goûtée (‘aïn al-yaqîn) ni réalisée (Haqq al-yaqîn) de la Réalité de cette Parole : « Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que c’est cela, al-Haqq »[s41.v53]
 « Certes, vous verriez la Fournaise. » Certes, vous seriez témoins de la réalité Jalâliya de ce que vous percevez des ramifications de l’Essence divine, à savoir, tout ce qui découle des Noms et Attributs, que vous confondez avec le But Ultime. Car en vérité, tout, absolument tout en dehors de l’Essence divine n’est que Jalâl.
« Puis, vous la verrez certes, avec l’œil de la certitude (‘aïn al-yaqîn). »
Vous percevrez certes cette Réalité profonde, lorsqu’il vous sera dit : « Revenez en arrière, et cherchez de la Lumière » [s57.v13] soit : revenez en arrière, revenez à cet instant avant que vous ne soyez connaissants de quoi que ce soit, et recherchez le Point Originel !
« Puis, assurément, vous serez interrogés, ce jour-là, sur les délices. »
Et vous serez alors interrogés sur les délices de toutes ces Connaissances ésotériques relevant du domaine du Jalâl et qui élargissaient le cercle de votre intellect… ces délices qui vous éloignaient de la réalité de la servitude (symbolisée par le Point), et par lesquels vous vous associiez à la Seigneurie (association ou concurrence de la Seigneurie, symbolisée par le zéro circulaire).
[Sourate 102 : at-Takâthur]

Il est par ailleurs intéressant de constater que les deux civilisations ayant considéré et représenté le zéro furent dans un premier temps les indiens et les mayas, et que tous deux recoururent à la symbolique du cercle, s’inspirant en cela de la voûte céleste, pour représenter ce « vide »… et en ceci se trouve une claire indication de leur non réalisation du véritable sens du zéro, qui ne saurait être représenté que par un cercle de diamètre (valeur Savoir) nul, soit un point. Par ailleurs, les seuls à avoir représenté le zéro comme un Point, ce sont les musulmans, prouvant par là-même leur accès à la réalisation de la servitude parfaite.
Notons également que si les européens adoptèrent par la suite le zéro dont ils empruntèrent le nom aux arabes (zéro vient de sifr), ils tournèrent cependant le dos au Point de la servitude, et lui préférèrent le cercle confiné, entendant concurrencer en cela la Seigneurie absolue et illimitée… à l’instar de Pharaon qui, détenant une certaine connaissance de la réalité de l’Essence (ou du hâ’ al-Hawiya), entendit établir le cercle de sa dimension intellectuelle, qu’il prétendait Seigneuriale, sur la réalisation de la servitude par le Point de sayidina Moussa (‘alayhi s-salâm), à qui il dit en ces termes : « C’est moi votre Seigneur, le Très Haut ! » [s79.v24]

En conclusion de ce passage, nous dirons que l’individu dont l’obsession est d’acquérir un maximum de connaissances, ou celui dont l’ambition sera de tendre un maximum vers l’infini de la Seigneurie, celui-là représentera le zéro comme étant un cercle : le cercle de son intellect d’homme outrepassant les droits de sa condition de serviteur et empiétant sur ceux de la Seigneurie…

Quant au cheminant dans la Voie d’Allâh, si son objectif est lui aussi d’embrasser l’Infini de la Seigneurie, il sait qu’il ne peut véritablement y parvenir qu’au travers de sa réalisation du parfait état de servitude, symbolisé par le Point. C’est donc en retournant au Point la valeur de sa personne, soit-elle immense comme infime, puis en la divisant par la valeur de ce Point (zéro), que l’aspirant sera en mesure de réaliser l’Infini.
Ceci dit, le retour du cheminant au Point Originel ne sera véritablement accompli que lorsqu’il aura pleinement réalisé le degré de la servitude, retournant à la Seigneurie l’entièreté de ce qui Lui revient de droit, soit lorsqu’il sera devenu un Barzakh (isthme) entre les opposés… et ce faisant, il réalisera que sa valeur véritable n’a jamais été que le résultat d’une multiplication par une valeur nulle… ou autrement dit, que sa valeur véritable n’a jamais été autre que… zéro !
Dès lors, dans sa quête de l’Infini par le zéro, c’est-à-dire au travers d’une division par le zéro, il sera amené à diviser par zéro sa propre valeur personnelle (zéro) :
0/0 = impossible.
D’où, comme le dit sayiduna Abou Bakr as-Siddîq (radiAllâhu ‘anhu) :
« Réaliser son incapacité à saisir ce qui est censé être saisi du divin, c’est cela-même, saisir le divin. »

« العجز عن درك الإدراك إدراك« 

L’état ultime recherché par le cheminant sera donc celui de n’absolument rien savoir… ou autrement dit, de réaliser pleinement l’état de « Oummiy ». Attention, le terme Oummiy généralement traduit en français par « illettré », ne renvoie pas seulement au fait de ne pas savoir lire ni écrire ! Auquel cas, il s’agirait d’un défaut… Et de toute évidence, si la meilleure des créatures ﷺ est désigné comme étant le Prophète Oummiy, il ne s’agit non pas d’un défaut, d’un manquement ou d’une imperfection, mais bien au contraire de la marque même de l’éminence de sa nature.

Au sein d’une multitude de sujets et de domaines de connaissance différents, être ignorant d’une chose marque effectivement une défaillance chez l’individu. Mais lorsqu’au milieu d’une multitude de connaissances, ignorer une chose est une faiblesse et un défaut, n’avoir absolument aucune connaissance est au contraire la marque de la perfection même du serviteur, qui n’agit dès lors plus par lui-même en quoi que ce soit.

Et c’est bien là le sens de la Parole divine : « Et il ne prononce rien sous l’effet de la passion : ce n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée » [s53.v3].
Dans ce verset, le verbe prononcer (en arabe nataqa) veut dire parler, s’exprimer, en produisant un son. C’est-à-dire, concrètement, donner une signification en ajustant d’une certaine manière sa respiration.
L’être humain est doté de facultés spécifiques lui permettant de couvrir ses besoins vitaux. Certaines de ces facultés s’apprennent puis nécessitent une certaine attention avant de pouvoir être reproduites, comme par exemple le fait de lire. Certaines autres s’apprennent, puis deviennent des automatismes que l’on accomplit sans même y penser, à l’instar de marcher. D’autres choses encore ne s’apprennent pas et sont des facultés innées que partagent l’ensemble des hommes, comme le fait de boire ou de manger. Cependant, si boire et manger sont des aptitudes innées, elles ne peuvent devenir effectives que si l’homme a effectivement l’intention de boire ou de manger. On ne peut pas manger un repas entier « sans le vouloir ».
Et parmi les facultés innées et non apprises de l’être humain, c’est-à-dire parmi ces choses qu’il sait, naturellement, sans jamais avoir eu besoin de les apprendre, s’en trouve une particulière et qui se démarque de toutes les autres : la respiration. Car contrairement au fait de boire ou de manger, respirer est un automatisme que l’Homme accomplit y compris lorsqu’il n’en a aucunement l’intention, c’est-à-dire, lorsqu’il est dans un état d’insouciance total. Autrement dit, la toute dernière chose que l’Homme pourrait ne plus être capable de réaliser, ce serait sans aucun doute la respiration.

C’est en ce sens que le verset « Et il ne prononce rien sous l’effet de la passion : ce n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée » est une indication de la réalisation spirituelle suprême par le Zéro. Le véritable serviteur est celui qui réalise entièrement, jusqu’au plus profond de son être, que son Seigneur est l’Omniscient, et qu’il est lui-même ignorant. Que son Seigneur est Omnipotent, et qu’il est lui-même incapable. Que Son Seigneur est Fort, et qu’il est lui-même faible.
La réalisation spirituelle du véritable serviteur consiste en le fait de ne plus savoir absolument rien par soi-même… le serviteur a ainsi oublié jusqu’à ses facultés les plus élémentaires : il ne sait plus lire par lui-même, il ne sait plus marcher par lui-même, il ne sait plus manger par lui-même… et la réalisation ultime, c’est non seulement de ne plus avoir connaissance de ses facultés vitales, innées et conscientes… mais en plus, il s’agira de ne plus savoir, et d’être incapable de recourir de son propre chef à la faculté vitale, innée et inconsciente de respirer. C’est alors seulement que l’état de plein éveil sera atteint, et que l’attribut de Oummiy deviendra effectif et prendra tout son sens de perfection.

« Et il ne prononce rien sous l’effet de la passion : ce n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée » c’est-à-dire que l’Insân al-Kâmil par excellence ﷺ, ne fait plus le moindre acte de son propre chef, quand bien même il s’agirait de simplement respirer. Dès lors, étant donné que lui attribuer l’ignorance, ou l’incapacité, ne conviendrait pas à l’éminence de son statut, on dit de lui qu’il est Oummiy : parfaitement réalisé dans le degré de la servitude. Ce faisant, il a absolument tout oublié de lui-même. Sa valeur personnelle par rapport à lui-même est absolument nulle. Il ne sait plus marcher, ni manger, ni même respirer, si bien qu’absolument tout ce qui provient de lui, jusqu’au moindre de ses souffles, « n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée ».


Auteur du texte : Adrien Zapata