بسم الله الرحمن الرحيم
و الصلاة و السلام على أشرف المرسلين
و على اله و اصحابه أجمعين

Certains définissent le tassawuf comme une science parmi les sciences de la shari’a (Loi). Dans cette vision du tassawuf, cette science vient comme complément au savoir des autres sciences de la shari’a, comme donnant une profondeur à la pratique apparente. D’ailleurs, le tassawuf est enseigné comme une matière d’entre les matières des sciences religieuses dans les universités islamiques. Après un cours de sciences du Qur’an, de fiqh ou de hadith, l’élève va apprendre un ouvrage de référence de la science du tassawuf, afin d’être, comme pour les autres matières, structuré dans sa vision de cette science. Par exemple, le célèbre matn d’ibn ‘Ashir a toute une partie sur le tassawuf. L’élève qui étudie ce matn apprend aussi bien de la croyance, que du fiqh et du tassawuf.

Cette vision du tassawuf – très insuffisante – est le minimum absolument nécessaire pour la formation des futurs savants, imams et prédicateurs. Cette vision leur permet de ne pas tomber dans le piège de nombreux juristes qui condamnent une science qu’ils ne connaissent pas par manque de pratique. La raison de cette méconnaissance réside dans les intentions. Le juriste passe son temps à mémoriser, apprendre, comprendre, demander des explications, lire, écrire, transmettre. Le soufi quant à lui passe son temps en recherche de son Seigneur – pour les débutants – puis avec son Seigneur pour les cheminants. Leur temps d’adoration a un objectif unique : la Face d’Allah ﷻ.

Nous ne disons pas que les cheminants soufis ont des intentions absolument pures et que les savants et étudiants en sciences ont de mauvaises intentions, mais simplement que la multiplicité de leurs actions entraîne une complication de leurs intentions. Ils s’efforcent eux aussi de rechercher la Face d’Allah ﷻ, mais ils doivent aussi réussir leurs examens, peut-être obtenir un poste qu’ils recherchent, réussir dans une matière pour avoir le droit d’étudier auprès des plus grands dans cette science, etc. Toutes ces intentions et cette multiplicité d’objectifs voilent forcément les étudiants en science, qui finissent par considérer le monde de la science islamique comme un univers à part, avec ses codes, ses castes, ses objectifs et ses échecs. Face à cela, le soufi est préservé, bien qu’il soit souvent aussi un étudiant ou un savant en science, mais il cherche, au-dessus de tout, la Face d’Allah ﷻ, qui Se manifeste à lui d’une manière qui transcende l’étude, la mémorisation et la compréhension intellectuelle.

C’est pour cela que les juristes restent souvent dans une conception du soufisme trop superficielle. Ils s‘imaginent savoir de quoi il s’agit, car ils ont étudié des livres sur cette science, qu’ils participent à des assises de dhikr ou parce qu’ils ont une bay’a de tabarruk (pacte de bénédiction) avec une Voie qui ne fait plus de véritable initiation spirituelle. Leur statut de savant les trompe, ils pensent que leur vision du soufisme est affûtée, alors qu’elle est plus obstruée que l’horizon ne l’est par une brume épaisse. Comprendre théoriquement le soufisme n’est pas comme avoir vécu le soufisme, avoir mangé, dormi, pleuré, vécu en tant que soufi. Seuls les disciples ayant fréquenté de véritables maîtres sont compétents pour en parler, pour le comprendre, mais toujours selon le point de vue limité de leur expérience personnelle. Jamais ils ne pourront cerner au-delà de ce que leur expérience ne leur a permis de saisir.

Cette vision du tassawuf, entre reconnaissance et ignorance, est la plus répandue dans le monde sunnite. Il est impossible pour une personne formée sérieusement en sciences islamiques de nier une science qui fit couler tant d’encre, qui fut tant l’objet de sacrifices, et qui demeure la principale cause de grandeur pour l’ensemble des musulmans. La plupart des gens formés en science islamique reconnaissent ainsi l’existence du tassawuf, mais ne savent pas pour autant le reconnaître quand il se trouve devant eux. Ils limitent bien souvent cette science à une ascèse personnelle que tout musulman doit faire sans avoir de Shaykh, à des applications intellectuelles – plutôt que spirituelles – de sagesses qui donnent plus de relief à la religion. Quant aux secrets spirituels, aux dévoilements, à l’ascension de l’âme dans les cieux, et autres merveilles de cette science, cela reste au mieux pour eux une vague théorie, ou au pire des innovations qui viennent de la part de maîtres ayant, selon eux, dévié de la Voie prophétique. C’est pourquoi cette vision du tassauwf est selon nous la plus problématique aujourd’hui. Reconnaître l’existence d’une grâce divine sans en trouver les dépositaires, c’est la pire chose qui puisse arriver à l’Homme. Ce cas ressemble à celui de ceux qui reconnaissent l’existence d’un Dieu, d’une Force supérieure régissant l’univers, mais qui refusent de croire qu’Il envoie des Prophètes, ou que ces Prophètes ne sont pas ceux que les Hommes ont reconnus.

Quant aux courants musulmans qui imaginent un islam sans tassawuf, ce sont les faux puritains, prétextant purifier l’islam de ses nouveaux maux et de ses innovations, mais qui au final rejettent une partie de la religion révélée. Ce genre de courant doit revenir à un apprentissage de l’islam traditionnel. Ils doivent admettre leur ignorance et leur éloignement de la source prophétique – ils n’ont d’ailleurs souvent aucune chaîne de transmission jusqu’au Prophète ﷺ – et peut-être que la Miséricorde divine les englobera et leur permettra d’obtenir une saine compréhension de la religion, comme le dit le Prophète ﷺ : « Celui à qui Allah veut du bien, Il l’instruit dans la religion [1]. »

Le Shaykh Mohamed Faouzi al-Karkari – qu’Allah sanctifie son secret – écrit dans l’introduction de son livre Les Fondements de la Tariqa Karkariya :

« La science du tassawwuf peut être pour certains perçue comme une hérésie, une innovation et un aller simple pour l’enfer, pour d’autres, c’est quelque chose qui s’inclut dans un certain nombre de traditions plus ou moins en rapport avec la religion elle-même, pour d’autres encore, c’est une science parmi les sciences de l’Islâm.

Quant à nous, nous disons qu’il s’agit à la fois de la source et de l’essence de toutes les sciences, soient-elles religieuses ou profanes, la mère de toutes les sciences et celle par laquelle on atteint les plus hautes stations.

Cette science fut résumée par le Prophète ﷺ dans le fameux hadîth que relata sayiduna ‘Omar – qu’Allah l’agrée – lorsque sayiduna Jibril – paix sur lui – se présenta au Prophète ﷺ sous la forme d’un homme et lui demanda de le renseigner à propos de l’ihsan. Le Prophète ﷺ répondit : « An ta‘buda Allaha ka’annaka tarah  c’est d’adorer Allah comme si tu Le voyais. » La science du tassawwuf n’est donc autre que l’explication et la mise en pratique de cette parole bénie.

De même que les imams des quatre écoles et leurs successeurs ont extrait du Coran et des hadiths l’essence de la shari‘a, établissant pour nous l’ensemble des lois destinées à organiser notre vie quotidienne, nos maîtres soufis éclaircissent pour nous les enseignements de cette parole bénie nous indiquent le chemin menant à l’Ihsan. »


[1] Rapporté par al-Bukhari et Muslim.