بسم الله الرحمن الرحيم
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As-Suhba (le Compagnonnage)

Dans la langue arabe, as-Suhba désigne le fait de fréquenter quelqu’un en développant réciproquement des liens d’affinité. Pour les gens du tassawwuf, la suhba est corporelle et spirituelle. Allâh dit: « Quand ils étaient dans la grotte et qu’il disait à son compagnon: « Ne t’afflige pas, Allâh est avec nous. » » [sourate at-Tawba, verset 40]. La suhba est donc la clé ouvrant les portes de ce qu’il y a de mieux, et les sahaba n’ont atteint ce qu’ils ont atteint que par la suhba du Bien-Aimé (sallAllâhu alayhi wa sallam). L’Homme ne connait pas les défauts de sa nafs, il lui faut un miroir parfaitement clair qui lui montre l’image de son apparent et de son caché. Et dans ce sens, Sayidunâ Abû Hurayra (radiAllâhu anhu) rapporte que le Prophète (sallAllâhu alayhi wa sallam) a dit ce qui signifie: « Le croyant est le miroir du croyant et le croyant est le frère du croyant. Il protège ce qu’il risque de perdre et le préserve  en son absence. » [Sunan Abî Dâwoûd].

Il est donc nécessaire que chacun ait un compagnon rabbâniy dont la nafs s’est complètement éteinte, un compagnon qui soit pour lui comme un miroir, lui dévoilant petit à petit la réalité de sa nafs afin qu’il en saisisse les particularités. La suhba est de plusieurs types, qui vont selon la volonté du mourid, sa nature et son état spirituel, nous en évoquerons à titre d’exemple quelques uns comme: suhbatu l-mahabba, suhbatu t-tarbiya wa l-mujâhada, suhbatu n-nadhar, suhbatu l-wird et suhbatu t-tabarruk.

Suhbatu l-mahabba

Il s’agit d’une suhba dominée par ce qui est beau et plaisant, celui qui la vit agit avec douceur et affection, à l’image de la suhba du chien avec les gens de la caverne. Allâh dit: « Ils diront: «ils étaient trois et le quatrième était leur chien». Et ils diront en conjecturant sur leur mystère qu’ils étaient cinq, le sixième étant leur chien et ils diront: «sept, le huitième étant leur chien». Dis: «Mon Seigneur connaît mieux leur nombre. Il n’en est que peu qui le savent». Ne discute à leur sujet que d’une façon apparente et ne consulte personne en ce qui les concerne. » [sourate al-Kahf, verset 22]. Allâh (subhânahu wa ta’âla) nous donne ici un exemple parfait de suhba et de loyauté, que les cœurs étroits et les petits cerveaux ne comprennent pas… Allâh nous décrit avec éloge ce chien en disant « tandis que leur chien est à l’entrée, pattes étendues. ». Il s’agit donc ici d’un chien muhibb, complètement éteint dans le service de son maître, il ne se préoccupe de rien d’autre que du contentement de ce dernier et ne demande rien d’autre que de le servir. Totalement émancipé de toute demande ou réclamation de sa nafs, il se réjouit lorsque son maître se réjouit et montre de la colère lorsque celui-ci en fait de même, il prend en ami celui que son maître prend en ami et en ennemi celui qu’il prend en ennemi, ne se préoccupant que de la sauvegarde des limites de son maître, sans jamais éprouver fatigue ni lassitude.

Son « moi = anâ » s’est éteint dans le « lui = huwa»  de son maître, le mot « moi » ne fait d’ailleurs plus partie de son vocabulaire, il en a oublié le sens, son langage tout entier se résume au hâ’ et au wâw de « huwa = lui ». Le hâ’ qui vient avec le nombre 5, de même que les piliers de l’Islâm, et le wâw qui vient avec le nombre 6, de même que le sont ceux de l’Imân, le tout considéré par le kâf de « ka’annaka tarâh = comme si tu Le voyais », voilà donc l’objectif recherché, l’espérance ultime, la compréhension du secret. Tout son être n’est plus que par le « lui = huwa » de son maître, il ne parle plus que de « lui », par « lui », en « lui », il ne se réfère plus qu’à «lui» et ne voit plus aucun signe sinon ceux qui proviennent de « lui ».

Suhbatu t-tarbiya

On retrouve un parfait exemple de cette suhba dans le Coran, lorsqu’Allâh nous fait part de la rencontre de Sayidinâ Moûsâ avec Sayidinâ l-Khidr (alayhima s-salam). Cette suhba est à la fois rude et difficile vue de l’extérieure et belle et agréable de l’intérieur. Elle est constituée d’une série de tests de sincérité, il est demandé au disciple de faire preuve du meilleur des comportements et de sacrifier pour elle ce qu’il a de plus cher. Le Prophète (sallAllâhu alayhi wa sallam) nous parla de ce serviteur (al Khidr) dans le hadîth qui signifie: « Allâh dira au Jour du Jugement: Oh fils d’Adam, je suis tombé malade et tu ne m’as pas visité! Il dira alors Oh Seigneur, comment te visiterais-je alors que tu es le Seigneur des Univers? Allâh dira: Lorsque tu as su que mon serviteur untel est tombé malade, pourquoi ne l’as-tu pas visité ? Ne sais-tu pas que si tu l’avais visité tu m’aurais trouvé près de lui ? ». Sayidunâ al-Khidr (alayhi s-salâm) est en réalité ce serviteur qui, si tu le visitais, tu trouverais Allâh près de lui.

Sayidunâ Moûsâ (alayhi s-salâm), comme le relate l’Imâm ibn Kathîr (rahimahuLlâh) dans son tafsîr, se leva un jour au milieu de son peuple et répondit, après qu’on lui ait posé la question, qu’il était le plus savant des hommes. Allâh (subhânahu wa ta’âla) lui révéla alors qu’un de Ses serviteurs, qu’on trouvait au point de rencontre des deux mers, était plus savant que lui. Sayidunâ Moûsâ (alayhi s-salâm) partit à sa recherche et quand enfin il le rencontra, il commença  par lui demander la permission de l’accompagner, par une formule pleine de adab rapportée dans le verset : « Puis-je te suivre, afin que tu m’apprennes de ce qu’on t’a appris concernant une bonne direction? ». Il y a dans ces mots une leçon pour tout mourid qu’Allâh a gratifié d’accompagner les gens d’Allâh. Le Sheykh donne alors le premier test disant: « Vraiment, tu ne pourras jamais être patient avec moi. » Le mourid répond avec tout le adab requis: « Si Allah veut, tu me trouveras patient; et je ne désobéirai à aucun de tes ordres ». On peut ici se demander pourquoi le mourid dit « Si Allâh veut » tandis que le Sheykh s’en abstient? La réponse est que la science du mourid est une science de ce qui incombe à chacun tandis que la science du Sheykh est une science ladunî rabbâniy, une science absolue. Sayidunâ Moûsâ (alayhi s-salâm) fit une nouvelle fois preuve d’un excellent comportement disant qu’il ne désobéirait à aucun ordre. En effet, l’éducation du Sheykh n’est pas effective si le mourid n’accomplit pas ce qu’il lui demande de faire et s’éloigne de ce qu’il lui interdit, de même que le médecin ne peut soigner un patient qui refuse de prendre son médicament.

Sidi Ahmad ibn ‘ajîba (radiAllâhu anhu) dit à ce sujet : L’histoire de sayidinâ Moûsâ (alayhi s-salâm) avec al-Khidr (alayhi s-salâm) est ce qui fit apparaître la différence qu’il y a entre ahlu d-dhâhir et ahlu l-bâtin. Ahblu d-dhâhir sont occupés à régler les problèmes de ce qui relève de l’apparent, tandis que ahlu l-bâtin s’occupent de réaliser ce qui relève du caché. Ahlu d-dhâhir puisent dans l’océan de la chari3a, tandis que ahlu l-bâtin puisent dans l’océan de la Haqîqa. C’est là le sens voulu par l’expression qu’on retrouve dans le Coran « jam3u l-bahrayn », du fait que sayidunâ Moûsâ (alayhi s-salâm), qui est l’océan de la chari3a rencontra sayidinâ al Khidr (alayhi s-salâm), qui est l’océan de la Haqîqa. Et on ne comprend pas par cela que sayidunâ Moûsâ (alayhi s-salâm) soit vide de ce qui relève de l’océan de la Haqîqa, car au contraire il avait joint les deux, mais plutôt que Allâh (subhânahu wa ta’âla) a voulu l’éduquer après qu’il ait affirmé être l’homme le plus savant en le guidant vers un homme qui, de par sa condition d’esclave, aurait plutôt tendance à être déprécié, mais qui pourtant détenait une science que sayidunâ Moûsâ (alayhi s-salâm) ne connaissait pas. Dans ce sens, l’Imâm ibn ‘ata’iLlâh al-‘iskandariy (radiyAllâhu anhu) dit dans ses Hikam: « Il t’a interdit de prétendre détenir ce qu’aucune autre créature ne détient, te permettrait-Il de prétendre à l’un de Ses Attributs, Lui qui est le Seigneur des Univers ? ».

Il s’agit en fait ici de la façon dont Allâh recours pour éduquer Ses bien-aimés. Lorsque ces derniers exhibent de ce qu’ils détiennent, ou sortent des limites de l-‘ouboûdiya, ne serait-ce que d’un cheveu, Il les rappelle à l’ordre par quelqu’un de moins élevé qu’eux de par sa science ou son état. On peut par exemple citer l’histoire de l’Imâm Abû l-Hassan ash-Shadhiliy (radiAllâhu anhu) avec la femme qui vint un jour lui dire: « Pour ton Seigneur tu t’impose 80 jours de faim, quant à moi cela fait 9 mois que je n’ai goûté à rien ». Citons également l’histoire de l’Imâm al-Junayd et les siens qui un jour, dans une assemblée de soufis, se mirent à parler de la mahabba, et chacun fit étalage de ce qu’il avait atteint comme degré spirituel. Une femme apparut alors dans le cadre de la porte, habillée de laine, et se mit à reprendre chacun selon son maqâm. Du fait donc qu’ils aient exhibé la profondeur et l’étendu de leur science, Allâh les rappela à l’ordre par l’intermédiaire d’une femme. L’histoire de sayidinâ Moûsâ avec al-Khidr (alayhimâ s-salâm), est un vif encouragement pour chaque musulman à rechercher la science, et plus particulièrement al-‘ilm al-bâtin. L’Imâm al-Ghazâliy (radiAllâhu anhu) dit d’ailleurs à ce sujet qu’il s’agit là d’un fard ‘ayn (obligation incombant à chaque musulman), du fait que nul n’est exempt de défaut ni de tendance au péché à  l’exception des prophètes (alayhimu s-salâm). L’Imâm Abû l-Hassan ash-Shâdhiliy (radiAllâhu anhu) dit également: « Celui qui n’aura pas pénétré cette science mourra sur des péchés majeurs sans même s’en rendre compte ».


Source: al-Kawâkib ad-Durriya fi bayân al-‘Usoûl an-Noûrâniya (Mawlânâ Muhammad Fawzi al-Karkariy)